Un clavier, un stylo. Qu'importe les moyens, seuls importent les mots. Ces deniers temps n'ont pas été des plus faciles. Spleeneur invétéré... Le fallait-il ?
Pourquoi y a-t-il autant de lumière dans les trains ? Ne peut-on y retrouver l'ambiance propice, intime et intrigante, d'une simple liseuse ; ni la demi-inquiétude de ne savoir qui, ou
qu'est-ce qui se trouve dessous. Un journal, un roman, un livre, un enfant, une femme qui pleure un chagrin d'amour, un homme qui écrit une histoire différente de celle de tous les jours.
C'est un homme, c'est certain. Le reste du wagon est plein, le siège à côté du sien est vide. Peut-être comme sa vie. Vide de sens, gouffre de sentiments, même plus d'envie. Avec ses yeux
sans âge et pas vraiment sages, sans désir et sans flamme, il est presque rassurant. J'avance encore et cherchant ce qu'il faisait, je vois devant lui du papier griffonné et ses mains qui
s'agitaient. Il écrit dans un carnet de cuir relié. Sur la tablette devant lui, une bouteille d'eau à demi vidée.
Étrange, mais l'envie me prend de rentrer dans ses mots. Je m'assois discrètement. Il ne lève même pas la tête, se contentant de se décaler légèrement, à la limite du dérangement. Il écrit
mal, mais je déchiffre. Au début avec hésitation, puis comme il ne dit rien j'insiste. Elle commence par ses drôles de paroles :
Dans les plus profonds tourments, dans le plus profond des puits, on voit toujours de la lumière quelque part où que l'on vive. L'espoir est dans la croyance, en les autres, en quelque chose, en
un idéal, en un dieu. Ce qui est dérangeant, c'est de perdre la source d'un espoir. Et c'est ce qui était arrivé à Sara ce soir. Elle avait perdu sa grand-mère. Accessoirement aussi, elle avait
largué son récent petit ami qui n'avait été qu'une pathétique rencontre : internet, café, baisé. Mais au moins, cette rencontre lui avait permis pour quelques temps d'oublier.
Encore un fou furieux, faut toujours que ça tombe sur moi. Sara... J'adore ce prénom. Puisque je n'ai riend 'autre à faire, lisons.
Seule chez elle, dans la clarté décalée de son écran, elle se perd sur la toile comme des milliers d'autres. Ses émotions la guident vers de sombres sites où elle vagabonde, se noie entre les
lignes, les images, les sons et les ondes. On parle beaucoup d'amour sur la toile, et c'est là qu'elle choisit de guider ses pensées. Avec son ex Pierre, cela aurait pu marcher. Ils n'avaient pas
beaucoup parlés, s'étaient juste bien entendus. Elle l'aurait bien gardé un peu, étant donné les circonstances, au lieu de le mettre à la rue. La prochaine fois, elle trouverait mieux. Enfin
quand même, un religieux. Toujours le même problème avec eux. Au début ils hésitent et qu'ils agissent ou non, ils regrettent. Belle mentalité.
Ses clics successifs l'ont emmenée sur un vieux texte écrit avant la scientifisation de la religion. Le bloggeur essayait de comprendre ce qui poussait les gens à croire en dieu. D'après la date
de l'article, c'était juste avant la publication des études qui avaient démontrées que la religion n'était que l'expression de certains gênes. En certaines situations, ces gênes entraînaient la
libération d'hormones spécifiques « au même titre que la mutilation, le sexe, le sport, la lecture ou les bastons » - c'était une phrase qui avait marqué Sara, elle venait d'un célèbre
scientifique qui avait fait scandale à l'époque. Le monde avait changé depuis. Certains états religieux distribuaient des hormones afin que tout le monde sur leur territoire y croit. Le plus
souvent, les religieux se regroupaient en quartiers où des corpuscules plus ou moins extrémistes se formaient.
Un autre site parlait d'une des premières communautés indépendantes et autocratique qui s'était formée : « A l'abri des anges » elle se faisait appeler. Les enfants ne sortaient jamais
et les gens y avaient oublié à force de se le répéter, que leurs croyances tribales n'existaient que pour les rassembler. Existait-il encore de telles assemblées ?
Maintenant des loisirs, des personnes admirées ou parfois le travail répondait au besoin d'appartenance et de rassemblement des gens. On pouvait acheter son adhésion à tel ou tel club plus ou
moins branché et cela procurait le bien être hormonal indispensable à l'accomplissement d'une personne dont les gênes religieux s'exprimaient. C'était en général psychologique, plus l'adhésion
était chère, plus la dose libérée dans le sang par le cerveau était importante. C'était prouvé. La société, toujours plus rationnelle de part les explications fournies pour tout par la science,
était de plus en plus exubérante. Les pures folies se développaient plus et plus vite qu'à n'importe quelle époque passée. Les stars d'une semaine voir d'une journée étaient plus nombreuses, la
stupidité pérenne, éternelle et sans limite : besoin d'adhésion, de reconnaissance en quelqu'un pour se sentir un être humain.
Sara enleva son bracelet électronique et ses vêtements. Elle n'appartenait à aucune de ces sectes. Elle travaillait, faisait du sport et sortait bien sûr, mais son organisme n'avait pas besoin
d'appartenance à un réseau, ni à quelqu'un d'ailleurs, ce qui lui valait très certainement son célibat. Ceux qui n'étaient pas comme elle ne comprenaient pas. Elle faisait partie des individus
que la sélection naturelle de groupe laisse vivre en son sein car elle était de ceux que la sélection naturelle des individus avait choisie. Ni dieu, ni maître, ni envie, ni prophète.
Demain, elle avait beaucoup à faire, ce serait une longue journée. Elle travaillait cette semaine dans un espace multi-compagnies et elle attendait demain le retour de plusieurs dossiers. Elle se
coucha, éteignit son appartement et s'endormit, le bruit de sa respiration pour seule compagnie.
Il s'arrêta d'écrire et leva la tête vers moi alors que je finissais de lire. Nul mot, nul sourire. Il avait juste eu envie d'écrire. En sortant du train, nous nous trouvâmes face à face, ses
yeux vides plongés dans les miens tel des poignards jusqu'à la garde. Pas le temps de me demander ce qu'il me voulait. Il me tendit son carnet, remit son chapeau et s'éloigna, toujours sans un
mot.